Conservation, élevage, sélection et biodiversité de l'abeille noire européenne.

Quelques résultats scientifiques

Les scientifiques trouvent dans l’abeille un modèle intéressant du fait de son rôle écologique et économique, mais aussi du fait de ses particularités biologiques (eusocialité, haplodiploïdie, polyandrie).

Lionel Garnery et ses collègues du laboratoire Population, Génétique & Evolution du CNRS à Gif-sur-Yvette se sont intéressés à la population d’abeilles du sud-Hainaut. Les résultats de ces recherches fournissent les arguments scientifiques justifiant la mise en place d’un programme de conservation de la population du sud-Hainaut.

Trois lignées évolutives

L’analyse de plus de 1000 colonies d’abeilles distribuées en 23 populations différentes permet d’illustrer les relations de parenté entre ces populations. On identifie facilement trois groupes de populations (branches portant les numéros 83, 56-55 et 56-74) sur le dendrogramme.

Arbre phylogénétique des populations d'Apis mellifera établi d'après l'ADN mitochondrial (Garnery et al, 1992)
Arbre phylogénétique des populations d’Apis mellifera établi d’après l’ADN mitochondrial (Garnery et al, 1992)

En réalité, les trois groupes correspondent à trois lignées évolutives différentes :

  • une lignée ouest européenne (M) incluant tous les échantillons français (et belges) et certains échantillons espagnols,
  • une lignée africaine (A) incluant tous les échantillons d’origine africaine, avec en supplément quelques échantillons espagnols,
  • une lignée nord méditerranéenne-caucasienne reprenant les colonies du Caucase, d’Italie, de Suisse, d’Autriche…

Des recherches plus récentes mettent en évidence l’existence de cinq lignées évolutives, sans remettre en cause la présentation ci-dessus.

A retenir. Seule la race noire (Apis mellifera mellifera et Apis mellifera iberica en Espagne) appartient à la lignée M. Les abeilles du sud-Hainaut appartiennent donc à la lignée M.

Etat du cheptel dans le sud-Hainaut

Dans le passé, de nombreuses abeilles de race allochtone (essentiellement Apis mellifera ligustica et l’abeille Buckfast) ont été introduites en périphérie de la région de Chimay ; des croisements avec l’abeille indigène, Apis mellifera mellifera se sont produits avec pour conséquences principales une diminution de l’adaptation aux conditions écologiques locales et une augmentation de l’agressivité.

Types génétiques (lignées C ou M) des colonies étudiées dans le sud-Hainaut (d'après Garnery)
Types génétiques (lignées C ou M) des colonies étudiées dans le sud-Hainaut (d’après Garnery)

L’ADN mitochondrial transmis uniquement par la voie maternelle permet de détecter facilement les descendants des reines de race allochtone. La figure ci-dessus donne le résultat de l’analyse d’une cinquantaine de colonies. On retrouve seulement 14 % des échantillons dont l’origine remonte à une colonie de race allochtone (Garnery et al, 1998). Cela signifie donc que la plus grande partie de ces abeilles importées ont aujourd’hui disparu et qu’elles n’ont pratiquement pas laissé de descendants.

Un taux de pollution génétique (apport de gènes allochtones) de 6% seulement au niveau de l’ADN nucléaire vient confirmer ces données (Garnery et al, 1998).

Ces résultats confirment le rôle de la sélection naturelle qui a empêché les colonies allochtones de faire souche dans la région (selon ADNmit). Cela montre aussi que la population de Chimay (baptisée ainsi par Garnery) se trouve aujourd’hui dans un état de pureté raciale très satisfaisant (selon ADN nucléaire) et équivalent à d’autres populations françaises, notamment celle de l’Avesnois (baptisée population Valenciennes).

A retenir. La population de Chimay est bien une population de la lignée M, donc de race noire. Elle se trouve dans un état de pureté tout à fait remarquable.

Originalité génétique de la population de Chimay

Après avoir identifié les différentes lignées évolutives, Garnery a poursuivi ses recherches par une étude approfondie de la lignée M. La figure ci-dessous représente les liens de parenté entre les différentes populations étudiées. Cet arbre phylogénétique montre un regroupement des populations de la lignée M en trois branches :

  • La première est formée des populations du sud de l’Espagne et du Portugal, proches de la population marocaine (Al Hoceima) de la lignée évolutive A ;
  • La seconde est formée des populations de Versailles, Orsay… à Avignon en passant par Brest et l’île de Ouessant. Un sous groupe formé des populations Versailles, Orsay, Angers et Fleckenstein est très proche de la population grecque de Chalkidiki (lignée C) ; ces populations sont « polluées » par des importations d’abeilles allochtones ;
  • Les populations Chimay et Valenciennes forment le troisième groupe ; elles sont situées sur une branche tout à fait isolée, ce qui démontre leur originalité génétique.
Relations de parenté entre 25 populations d'Apis mellifera (23 populations de la lignée M). D'après Garnery et al (1998).
Relations de parenté entre 25 populations d’Apis mellifera (23 populations de la lignée M). D’après Garnery et al (1998).


A retenir. La population de Chimay est génétiquement séparée, et donc différente, des autres populations de la lignée M. Cette originalité plaide en faveur d’un programme de conservation.

Variabilité génétique

La variabilité des populations de la lignée M est bien plus faible que celle des lignées A et C, aussi bien en matière de diversité allélique que du pourcentage d’hétérozygotie (tableau ci-dessous). L’abeille noire est la race géographique dont la variabilité génétique est la plus faible et donc celle pour laquelle des mesures de conservation sont les plus urgentes.

Diversité génétique des différentes lignées évolutives de l'abeille mellifère (d'après Garnery et al, 1998 b)
Lignées Diversité génétique
A ± 90 %
C ± 40-60 %
M ± 20-40 %

Cette faible diversité s’explique notamment par les conséquences de l’histoire naturelle des populations de la lignée M qui ont subi les glaciations quaternaires et donc une réduction drastique de leurs effectifs avec pour corollaire une réduction de la diversité. Pourtant, la diversité génétique est importante pour la survie et l’évolution ou la sélection de l’espèce.

A retenir. Garnery et al (1988) indiquent qu’au sein de la lignée M, des mesures de conservation sont à prendre en priorité dans les populations de Ouessant (Bretagne) et de Chimay-Valenciennes.